Infections ou colonisations à Acinetobacter baumannii multi-résistant aux antibiotiques, France

Point sur la situation au 3 décembre 2003

 

De juillet à novembre 2003, 21 établissements de santé dans 5 départements (Nord, Pas de Calais, Aisne, Ardennes et Marne) ont signalé des cas groupés d’infection ou colonisation à Acinetobacter baumannii présentant le même profil de résistance aux antibiotiques (Figure 1).

Acinetobacter baumannii est une bactérie fréquemment résistante à de nombreux antibiotiques, qui est responsable d’épidémies d’infections nosocomiales (infections pulmonaires, bactériémies, infections de plaies et de brûlures, ...) le plus souvent dans des services accueillant des patients fragilisés (réanimation par exemple). Elle peut persister longtemps dans l’environnement hospitalier et sa transmission est manuportée. En France, elle représente 1,2% des micro-organismes isolés d’infections nosocomiales [1] ; en réanimation, elle est isolée dans 5% des infections pulmonaires [2]. La létalité des infections nosocomiales à Acinetobacter baumannii varie entre 17 et 46% pour les septicémies, et peut atteindre 70% pour les pneumopathies [3]. Cette bactérie n’est pas pathogène chez l’individu bien portant et n’est que très rarement responsable d’infections en communauté.

La souche d’Acinetobacter baumannii détectée dans ces établissements a été identifiée pour la première fois dans le Nord de la France en juillet 2001 [4]. Elle a acquis des caractéristiques de résistance aux antibiotiques originales qui la rendent préoccupante mais qui facilitent son identification. Elle produit une enzyme (béta-lactamase à spectre élargi, ou BLSE, de type VEB-1) qui la rend résistante à toutes les béta-lactamines ; la souche reste seulement sensible à deux antibiotiques : l’imipénème et la colistine (Figure 2). Dans un contexte épidémique non maîtrisé, l’apparition d’une souche également résistante à l’imipénème est une possibilité à ne pas exclure.

Figure 1 – Nombre d’établissements de santé ayant signalé un ou plusieurs cas d’infection ou colonisation à Acinetobacter baumannii producteur de BLSE, France, juillet à novembre 2003.


Figure 2 – Antibiogramme en milieu gélosé d’une souche d’Acinetobacter baumannii productrice de béta-lactamase VEB-1.


Nombre de cas au 3 décembre 2003
Un cas probable est défini comme tout patient infecté ou colonisé en 2003 par une souche d’Acinetobacter baumannii dont le profil de résistance est similaire à celui de la souche isolée en juillet 2001 [5] ; les cas certains sont ceux pour lesquels la production de BLSE de type VEB-1 est confirmée par le laboratoire expert.
Au 3 décembre 2003, les 21 établissements de santé avaient signalé 112 cas probables entre avril et novembre 2003 ; 18 (16%) patients étaient décédés à la date du signalement. Sur 151 souches d’Acinetobacter baumannii isolées et transmises au laboratoire expert par ces établissements, 143 (95%) sont confirmées productrices de BLSE de type VEB-1. La diffusion régionale de cette souche est notamment liée aux transferts de patients entre établissements de santé.


Mesures de contrôle et de prévention
Le contrôle d’une épidémie à Acinetobacter baumannii nécessite des efforts importants : respect strict des procédures d’hygiène habituelles (lavage des mains), nettoyage soigneux des surfaces, mise en place de protocoles d’isolement, de dépistage systématique des patients porteurs, de signalisation de ces patients lorsqu’ils sont transférés, et dans des cas extrêmes la fermeture temporaire des services [6].
Chaque signalement fait l’objet d’une investigation en collaboration avec les équipes opérationnelles d’hygiène des établissements, les C.CLIN et les DDASS. Les actions en cours portent sur a) une sensibilisation de tous les établissements de santé afin d’identifier de façon précoce les cas ; b) un accompagnement des établissements concernés dans la mise en œuvre des mesures de contrôle ; c) une expertise des souches isolées qui sont transmises à un laboratoire expert (Service de Bactériologie-Virologie-Hygiène, CHU de Bicêtre, Le Kremlin-Bicêtre, 94).
Le C.CLIN Paris-Nord a diffusé des recommandations pour la surveillance et le contrôle de ces infections à tous les établissements de la région Nord – Pas de Calais (Encadré 1). Dans le cadre du Réseau d’Alerte, d’Investigation et de Surveillance des Infections Nosocomiales (RAISIN), l’InVS a transmis des recommandations pour la surveillance aux autres C.CLIN (Encadré 2).

Encadré 1 - Recommandations du C.CLIN Paris-Nord aux établissements de santé de la région Nord – Pas-de-Calais, octobre 2003.

Sur la base des recommandations existantes [7] et des investigations actuellement menées, le C.CLIN Paris-Nord recommande aux établissements de santé de :

1. signaler (décret du 26/07/01) tout cas d’infection et/ou colonisation à Acinetobacter baumannii producteur d’une BLSE au C.CLIN et à la DDASS, en joignant l’antibiogramme à la fiche de signalement. L’antibiogramme retrouve une sensibilité unique à l’imipenem, des sensibilités variables à la ticarcilline/acide clavulanique et la pipéracilline/tazocilline, et une image de synergie entre les disques de ceftazidime et ticarcilline/acide clavulanique [4] ;
2. conserver les souches suspectes et contacter le laboratoire expert pour décider avec lui d’un envoi éventuel des souches pour expertise microbiologique ;
3. informer les équipes médicales et paramédicales de l’établissement de la circulation de cette souche épidémique dans la région ;
4. prévoir un dépistage systématique (axillaire, pharyngé et rectal) dans les services à haut risque (comme la réanimation) ;
5. limiter les mouvements internes et les transferts de patients dans d’autres structures, si ceux-ci ne sont pas nécessaires ;
6. notifier le caractère porteur d’Acinetobacter baumannii multi-résistant sur la fiche de transmission et le dossier du patient lors des transferts (comme il est recommandé pour les autres BMR comme les SARM et entérobactéries productrices de BLSE) ;
7. renforcer les mesures d’isolement et de respect des précautions standard en cas de patients infectés et/ou colonisés dans un des services de l’établissement ;
8. renforcer les procédures de bio nettoyage des services où ont été identifiés les cas ;
9. veiller au bon usage des antibiotiques dans les services à risque (réanimation et pneumologie).


Encadré 2 - Recommandations du RAISIN aux C.CLIN, octobre 2003.

L’Institut de Veille Sanitaire recommande aux C.CLIN et leurs coordinateurs des réseaux de surveillance des bactéries multi-résistantes (BMR) de :

1. prévenir leurs correspondants habituels (présidents de CLIN, équipes opérationnelles d’hygiène, laboratoires de microbiologie) de l’épidémie régionale à Acinetobacter baumannii identifiée dans le nord de la France ;
2. demander aux établissements de santé de leur interrégion de signaler (décret du 26/07/01) tout cas d’infection et/ou colonisation à Acinetobacter baumannii producteur d’une BLSE au C.CLIN et à la DDASS, en joignant l’antibiogramme à la fiche de signalement. L’antibiogramme retrouve une sensibilité unique à l’imipenem, des sensibilités variables à la ticarcilline/acide clavulanique et la pipéracilline/tazocilline, et une image de synergie entre les disques de ceftazidime et ticarcilline/acide clavulanique [4] ;
3. informer sans délai l’Institut de Veille Sanitaire de tout nouveau cas porté à leur connaissance ;
4. demander aux établissements de santé de conserver les souches suspectes et de contacter pour conseil éventuel leur laboratoire référent habituel ;
5. diffuser aux établissements de santé des recommandations de prévention et de contrôle des infections à Acinetobacter baumannii adaptées à la situation épidémique locale, régionale ou nationale.


Conclusion

L’émergence et la diffusion récentes de cette souche d’Acinetobacter baumannii multi-résistante est préoccupante et elle est le reflet de l’importance du problème posé par les bactéries multi-résistantes aux antibiotiques en France.
Elle souligne l’intérêt des réseaux de surveillance et d’alerte (signalement) mis en place depuis quelques années, et du respect par les établissements de santé des recommandations pour la maîtrise de la diffusion des bactéries multi-résistantes [7].


Références
1. Enquête nationale de prévalence des infections nosocomiales, InVS/RAISIN, 2001. http://www.invs.sante.fr/publications/2003/raisin_enp_2001/index.html
2. Réseau de surveillance des infections en réanimation, C.CLIN Sud-Ouest, 2001.
http://www.cclin-sudouest.com/
3. Allen DM, Hartman BJ. Acinetobacter species. In: Mandell GL, Bennett JE, Dolin R Ed. Principles and Practice of Infectious Diseases, 5th Edition. Philadelphia: Churchill Livingstone; 2000: 2339-44.
4. Service de Bactériologie-Virologie-Hygiène, CHU de Bicêtre, Le Kremlin-Bicêtre (94). Phénotype de résistance aux antibiotiques compatible à celui de la souche de Acinetobacter baumannii productrice de la béta-lactamase VEB-1: document disponible au format pdf.
5. Poirel L, Menuteau O, Agoli N, Cattoen C, Nordmann P. Outbreak of extended-spectrum ?-lactamase VEB1-producing isolates of Acinetobacter baumanii in a French hospital. J Clin Microbiol 2003;(41): 3542-7.
6. Villegas MV, Hartstein AI. Acinetobacter outbreaks, 1977-2000. Infect Control Hosp Epidemiol 2003;(24): 284-95.
7. Comité Technique National des Infections Nosocomiales. Maîtrise de la diffusion des bactéries multi-résistantes aux antibiotiques, 1999, 23 p. http://www.sante.gouv.fr/htm/pointsur/nosoco/bacteries/maitbact.html


Autres sites à consulter
1. C.CLIN Paris-Nord : Epidémie d’infections & colonisations à Acinetobacter baumannii BLSE, région Nord – Pas de Calais, recommandations, octobre 2003. http://web.ccr.jussieu.fr/cclin/ACTU_DIVERS/RecoAcineto.pdf
2. Ministère de la Santé, de la Famille et des Personnes Handicapées : Dossier « Infections nosocomiales ». http://www.sante.gouv.fr/htm/pointsur/nosoco/nosoco.html

 

 

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Mise en ligne le 9 décembre 2003
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