Le plomb est un métal toxique dont les effets délétères ont fait l’objet d’une abondante littérature [1,2]. En France, la connaissance de l’intoxication par le plomb, ou saturnisme, a émergé chez l’enfant au milieu des années 1980 par la découverte de cas graves liés à l’ingestion d’écailles de peintures et de poussières dans des logements anciens dégradés. Aujourd’hui, cette pathologie se présente essentiellement sous forme chronique, avec des signes peu spécifiques et difficiles à déceler. La mesure de la concentration en plomb dans le sang (plombémie) permet d’évaluer le niveau d’imprégnation. Le cas de saturnisme chez l’enfant, maladie à déclaration obligatoire, est ainsi défini par une plombémie supérieure ou égale à 100 µg/L. À ces niveaux, on constate une baisse des capacités cognitives, un retard du développement psychomoteur et des troubles du comportement [2,3]. En dessous de ce seuil d’intervention, les études épidémiologiques montrent encore des effets sur la santé [4-6].
Une enquête réalisée en 1995-1996 par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et le Réseau national de santé publique [7] avait estimé à 84 000 le nombre d’enfants français de 1 à 6 ans ayant une plombémie supérieure à 100 µg/L [2]. La prévalence estimée était de 2,1% (intervalle de confiance à 95% (IC95%) : [1,6-2,6]). Face à cette situation, la loi de Santé publique du 9 août 2004 a fixé comme objectif la réduction de 50% de la prévalence à l’horizon 2008. Comme prévu par le premier Plan national santé environnement, une nouvelle enquête a été réalisée par l’Institut de veille sanitaire pour mesurer l’atteinte de cet objectif et actualiser les connaissances sur l’exposition au plomb des enfants. Cet article présente les premiers résultats descriptifs de l’enquête, ciblés sur la classe d’âge 1 à 6 ans.
Il s’agit d’une enquête transversale menée dans 143 hôpitaux publics ou participants au service public hospitalier entre septembre 2008 et avril 2009. Le plan de sondage est à deux degrés : au premier degré, les hôpitaux ont été tirés au sort puis, au deuxième degré, les enfants ont été recrutés parmi les enfants hospitalisés dans 125 services de pédiatrie et 18 services de chirurgie pédiatrique. Une stratification au premier degré a été faite sur la région (avec surreprésentation de régions à risque de pollution des sols par le plomb), et sur le risque d’exposition au plomb par l’habitat (surreprésentation dans chaque région des hôpitaux ayant le bassin de recrutement le plus à risque). La participation des hôpitaux a été de 82,7%.
La population étudiée est l’ensemble des enfants âgés de 1 à 6 ans résidant en France métropolitaine, Martinique, Guadeloupe et île de La Réunion en 2008-2009 (population cible). L’échantillon est constitué d’enfants hospitalisés pendant la période d’étude (population source). La proposition de participation a été faite uniquement aux enfants pour lesquels un prélèvement veineux était prévu dans le cadre des soins, afin d’éviter un prélèvement spécifique pour l’étude. Étaient exclus les enfants hospitalisés pour un bilan ou un traitement de saturnisme et les enfants atteints de pathologies chroniques lourdes. L’inclusion s’est faite « en tout venant » pendant les périodes de disponibilité des médecins. Un consentement éclairé a été obtenu auprès des parents. Le taux de participation des enfants a été de 97%. Les 100 parents qui ont refusé de participer ont rempli un questionnaire de refus. Les hôpitaux ont inclus 23 enfants en moyenne.
Un échantillon de sang a été recueilli pour le dosage de la plombémie. Un questionnaire sur les caractéristiques de l’enfant et de sa famille et sur les facteurs de risque connus de l’exposition au plomb a été renseigné, en face à face, par les parents. Un avis favorable a été obtenu auprès d’un comité d’éthique pour le recueil des données.
Les dosages de plombémie ont été réalisés par torche à plasma couplée à un spectromètre de masse (Inductively coupled plasma mass spectrometry ICP-MS). La limite de quantification était fixée à 0,037 µg/L. La répétabilité et la reproductibilité des dosages sont supérieures à 95%, pour différents niveaux de concentration (30 et 400 µg/L). Tous les dosages étaient au dessus de la limite de quantification. Les plombémies supérieures à 80 µg/L ont été redosées dans une autre série pour vérification jusqu’à obtention d’un écart inférieur à 10% entre les deux valeurs (deux mesures maximum ont été nécessaires). L’analyse statistique n’a pris en compte que la première mesure. Les contrôles de qualité internes et externes (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé -Afssaps) ont permis la validation des données.
Toutes les estimations ont pris en compte le plan de sondage et ont été calculées sous R [8] à l’aide du package Survey [9]. Un redressement par post-stratification a été réalisé sur le sexe, l’âge (1-3 ans et 4-6 ans), la ZEAT de résidence (Zone d’études et d’aménagement du territoire correspondant à un regroupement de régions administratives) et le fait de bénéficier ou non de la couverture médicale universelle complémentaire (CMUc). La CMUc a été choisie comme marqueur de la précarité. Des données de la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) concernant l’année 2008 et du recensement général de la population 2006 ont été utilisées.
La prévalence a été estimée pour la France entière. Les moyennes géométriques et arithmétiques ainsi que les percentiles sont présentés, avec leur IC95%, pour la France et par région (l’île de La Réunion, la Guadeloupe et la Martinique sont trois régions distinctes). Afin d’améliorer l’estimation de la moyenne géométrique régionale, une moyenne géométrique bayésienne empirique a également été calculée par un modèle à effet aléatoire sur la région. L’avantage de cette approche est de combiner les estimations locales des régions, dont la précision dépend de l’effectif de l’échantillon régional, et l’information apportée par l’ensemble des régions. La variance de la moyenne géométrique bayésienne empirique n’a pu être calculée en prenant en compte le plan de sondage et n’est donc pas fournie.
Seules les prévalences nationales et les moyennes géométriques estimées en 1995-1996 et en 2008-2009 peuvent être comparées, la distribution nationale des plombémies de l’enquête de 1995-1996 n’ayant pas été publiée.
1/ Institut de veille sanitaire, Saint-Maurice, France
2/ Service d’épidémiologie et de santé publique, Faculté de médecine, Lille, France
[1] Agency for Toxic Substances and Disease Registry. Toxicological profile for lead. Atlanta, GA : US Department of Health and Human Services, ATSDR, 2007.
[2] Plomb dans l'environnement. Quels risques pour la santé ? Paris : Les éditions Inserm, 1999.
[3] Saturnisme : quelles stratégies de dépistage chez l'enfant ? Institut national de la santé et de la recherche médicale – Institut de veille sanitaire, 2008.
[4] Lanphear BP, Hornung R, Khoury J, Yolton K, Baghurst P, Bellinger DC, et al. Low-level environmental lead exposure and children’s intellectual function: an international pooled analysis. Environ Health Perspect. 2005;113:894-9.
[5] Weitzman ML, Matte T, Homa D, Sanford J, Pate A, Schwartz J, et al. A review of evidence of adverse health effects associated with blood lead levels <10 µg/dL in children. Reported by a Work Group of the Advisory Committee on Childhood Lead Poisoning Prevention to Centers for Disease Control and Prevention. Atlanta, GA: Centers for Disease Control and Prevention, 2004.
[6] Tellez-Rojo MM, Bellinger DC, Arroyo-Quiroz C, Lamadrid-Figueroa H, Mercado-Garcia A, Schnaas-Arrieta L, et al. Longitudinal associations between blood lead concentrations lower than 10 microg/dL and neurobehavioral development in environmentally exposed children in Mexico City. Pediatrics 2006;118(2):e323–30.
[7] Huel G, Jouan M, Frery N, Huet M. Surveillance de la population française vis-à-vis du risque saturnin. Paris : Inserm, 1997.
[8] R Development Core Team. R.
A language and environment for statistical computing. R Foundation for Statistical Computing, Vienna, Austria, 2009.
[9] Lumley T. Survey: analysis of complex survey samples. R package version 3.22-1, 2010.